Moments de rêves et d'émotions en prose ou poésie pour petits et grands.

"We all live in our yellow submarine,
Yellow submarine, yellow submarine…"
Dans la ville, donc disais-je, ou plutôt le département du Pas de calais où je suis née, l’année scolaire de 3ème se clôturait
immanquablement –après le passage du brevet- par une excursion d’une journée à Londres, via le bateau.
Bien sûr il fallait au préalable fournir l’accord parental écrit ainsi qu’une participation financière pour payer le bateau, l’autocar étant gracieusement pris en charge par la commune.
Je crois bien n’avoir vécu ces quatre années de collège que pour ce fameux voyage au pays des Beatles : Big Ben, Picadilly Circus, Trafalgar Square, Buckingham Palace, Westminster
Abbaye, St-James’S Park…
Que n’ai-je tant de fois fait ce trajet en rêve !
Maman, intraitable avait exigé que je sois dans les cinq premières de la classe (Eh oui, nous étions encore classées à cette
époque !).
Je n’étais pas mauvaise élève, mais un petit peloton de tête de 5 à 6 camarades me distançait toujours de quelques dixièmes de points.
Mais l’enjeu était tel que je ne comptai pas, lors de ce dernier trimestre, le temps passé sur mes leçons et mes devoirs pour relever le défi et obtenir ainsi la signature maternelle. "Quand
on veut, on peut, disait-elle". Elle avait raison, puisque à force de courage et de ténacité, j’ai pu décrocher la cinquième place et donc l’autorisation et le chèque pour aller à
Londres.
J’étais tellement heureuse que je n’avais pu fermer l’œil de la nuit et c’est bien avant la sonnerie du réveil que je me levai, impatiente d’aller annoncer la bonne nouvelle aux copines et
remettre les précieux documents au professeur principal.
Tandis que je faisais l’inventaire de mes vêtements les plus "branchés" à porter lors de ce voyage, mon pantalon jaune aux motifs écossais, gris et bleu marine me parut le plus indiqué pour
ce périple britannique.
Il était dans le panier de linge propre que maman devait repasser lorsque je serai en classe, mais comme j’étais matinale, pourquoi ne pas le faire moi-même et soulager ainsi ma mère de cette
tâche ardue ?
En ce temps-là, nous ne disposions pas de table à repasser.
Nous installions une épaisse couverture pliée en deux et doublée d’un vieux morceau de drap sur la table de cuisine en formica, et cela faisait fort bien l’affaire ; quant aux
entournures un peu délicates des chemises, nous les faisions glisser sur une "jeannette" et disparaître les plis à l’aide d’une patte-mouille.
Or ne lésinant pas sur les moyens de montrer ma reconnaissance, j’avais déjà dressé sur la table de cuisine les bols à déjeuner, le pain, le beurre et la
confiture…
J’enlevai avec soin la soupière de faïence et la jolie nappe de dentelle et c’est donc sur la table de salle à manger que je m’installai pour repasser mon pantalon, en insistant
vigoureusement sur le pli que je voulais impeccable pour l’occasion.
Le résultat était je dois le dire, plus que probant, et j’avais d’autant plus toutes les raisons d’être fière de mon œuvre, que c’était la première fois que je prenais le fer dans les
mains.
Après l’avoir déposé sur le rebord de l’évier de la cuisine, je posai délicatement le vêtement sur le dossier d’une chaise et repliai la couverture, ce qui me permit de découvrir avec
horreur, une énorme trace blanche de la forme du fer sur la magnifique table en bois rustique.
En larmes, j’y appliquai immédiatement de la cire en espérant voir la tâche disparaître… Peine perdue !
Je savais qu’avec maman, faute avouée est à moitié pardonnée, j’allai donc, avec des yeux d’épagneul privé de chasse, la réveiller et lui annoncer mon méfait.
Elle enfila son peignoir et ses pantoufles sans hâte et sans parole, ce qui me parut être bon signe, et descendit constater les dégâts.
Elle dit simplement en soupirant "ce qui est fait est fait", et moi je me sentis tout à coup respirer mieux, l’espace d’un instant… d’un très court instant.
Je la vis ouvrir mon cartable et y prendre dans le carnet de correspondance, l’autorisation et le chèque et les déchirer devant mes yeux en disant "I am sorry mais l’Angleterre, ce sera pour
une prochaine fois !"
Je n’ai plus jamais porté ce maudit pantalon que j’ai tant haï, et ce n’est que plus de quinze ans plus tard que j’ai eu l’occasion d’aller à Londres.
Aujourd’hui encore, quand je m’installe le fer à la main devant ma table à repasser, j’avoue que de temps en temps, l’image d’un sous-marin jaune s’enfonçant dans la Mer du Nord, embue
toujours mes yeux…
"We all live in our yellow submarine,
Yellow submarine, yellow submarine…"