Moments de rêves et d'émotions en prose ou poésie pour petits et grands.
Réédition...

Non, ce n'était pas le radeau de la Méduse ce bateau à bord duquel nous embarquâmes ce mercredi-là. Ce n'était qu'une simple vedette blanche qui avait déposé les
touristes de toutes régions et de tous pays que nous étions, au marché de Sète.
Alors que nous avions fait le plein de couleurs et de divines senteurs provençales, nous reprîmes la mer pour rentrer au Cap d'Agde.
Dans le haut-parleur, le son nasillard de la voix du capitaine qui nous commentait la promenade se tut soudain lorsque nous passâmes devant le Mont St-Clair.
Nous avions tous alors, le regard fixé vers le petit cimetière marin* au pied du phare, et c'est alors que, semblant monter des abysses, la voix de Georges s'éleva dans sa supplique pour être enterré sur une plage de Sète.
Je n'ai jamais été particulièrement fan de Brassens. Hormis "le petit cheval" qu'avait du m'apprendre la maîtresse d'école et quelques titres entendus au hasard d'émissions télé, je pensais ne connaître que très vaguement le répertoire de ce pornographe du phonographe.
En effet, sauf le respect que je vous dois, je ne comprenais pas que l'on puisse acheter les disques de cet homme qui, à mon sens, n'avait aucun talent musical avec sa guitare et ses trois accords, peu de voix et une poésie trop verte à mont goût qui ne captait décidément pas mon admiration.
Sans doute devais-je conserver dans les profondeurs de ma mémoire, un souvenir froissé d'idées préconçues dues à une éducation coincée qui m'avait fermé les portes des subtilités contenues dans ses textes.
Les yeux toujours rivés sur les croix blanches, la chair de poule, j'écoutais religieusement Georges qui semblait se gausser de notre émotion, et raillait en nous racontant l'effet qu'avait un jour produit Fernande sur son anatomie.
Le savoir reposant là, auprès de son arbre, de Paul Valéry et Jean Vilar et imaginer sa grosse moustache frémir et réprimer les sourires de ce voyou à la mauvaise réputation qui nous révélait avoir rendez-vous avec nous, là, sur les bords de la Méditerranée, avait un côté surréaliste qui m'émut jusqu'aux larmes.
Notre bateau poursuivit une heure durant sa lente progression vers sa destination, et mon regard se perdit dans les milliers d'étoiles qui s'évaporaient des vagues d'azur au contact de la caresse du soleil. Elles semblaient remonter vers Dieu si il existe, et vers cette voix qui égrenait toutes ces chansons dont je me surpris à entonner chaque parole comme si elles étaient de ma discothèque habituelle.
Je découvris avec stupéfaction que j'étais moins ignare et moins sectaire que je ne le croyais, et force m'était de reconnaître que le temps ne fait rien à l'affaire : j'aimais depuis toujours le talent de Georges brassens.
De retour dans mes nuages, en mauvais sujet repenti, j'ai réparé ma faute et anobli ma collection de CD d'un de ses albums.
Plutôt que de sombrer certains jours dans une déprime qui pourrait m'amener à mourir pour des idées noires, je pourrai alors embarquer sur "les Copains d'abord" vers la route aux quatre chansons de Georges.
Claudie Becques (12/01/06)
· C'est à mon retour que j'appris qu'en fait Georges Brassens n'est pas enterré au cimetière marin mais au cimetière Le Py à Sète
· Les mots en caractère gras correspondent à des titres de chansons de Georges Brassens.