Moments de rêves et d'émotions en prose ou poésie pour petits et grands.

Il était une fois un vieil homme solitaire, qui déposait chaque jour sur le seuil de sa maison, un petit bol de lait pour les chats
de passage.
Sa porte restait constamment entrouverte pour ceux qui auraient envie de faire une pause durant quelques jours.
Beaucoup s’y arrêtaient, puis repartaient.
Sauf Mimine, une jolie petite chatte blanche tachetée de gris, qui trouva l’endroit si agréable qu’elle décida d’élire domicile chez Emile.
Le lait y était frais et la pâtée goûteuse.
L’homme était calme et lui parlait d’une voix tendre, quand il s’asseyait le soir dans le fauteuil face à la cheminée en la prenant sur ses genoux.
Mimine ronronnait alors de plaisir, tandis que les grosses mains rugueuses la caressaient avec une extrême douceur. Tous deux passaient ainsi de longues soirées à regarder la folle danse des
flammes dans l’âtre.
Quand à une heure avancée de la nuit, le feu s’était éteint, le maître allait se coucher et la chatte s’endormait au bout de son lit.
De temps en temps Emile recevait la visite de ses trois fils.
Mimine n’aimait pas ces hommes.
Elle ne comprenait pas le langage humain, mais l’intonation de leurs voix lui déplaisait fortement.
Néanmoins, comme les entrevues étaient de courte durée et que cela ne la regardait pas, la chatte se contentait d’observer la scène du coin de l’œil sous une apparente somnolence, vautrée dans le
petit panier qu’Emile lui avait aménagé.
Un matin, Emile ne se leva pas. Elle trouva qu’il était plus froid que d’habitude, et tenta de le réchauffer en se
couchant sur lui.
Mimine ne savait combien il y avait eu de levers et de couchers de soleil avant que ne retentisse la sonnette de la porte d’entrée.
Elle savait seulement que son estomac réclamait à grands cris un bol de lait frais.
Emile n’ouvrit pas la porte et le visiteur s’en alla. Mais quelques minutes plus tard, une clef tourna dans la
serrure et Mimine vit entrer les trois fils dans la maison.
Ils s’approchèrent du lit où reposait leur père tout en parlant à voix basse, comme s’ils craignaient de le réveiller. Ils prirent ensuite les deux chandeliers posés sur la poutre de la cheminée,
allumèrent les bougies et les placèrent de chaque côté du lit.
Puis ils commencèrent à ouvrir toutes les portes des armoires qu’ils fouillèrent de fond en combles, et à rassembler quelques objets sur la grande table. L’un d’eux y déposa également une grosse boîte de fer blanc qu’il avait trouvée. Il l’ouvrit, feuilleta les liasses d’un drôle de papier, et une discussion très animée s’éleva alors entre les hommes.
Toujours couchée sur Emile, la chatte s’impatienta et jugea qu’il était maintenant temps de leur rappeler sa présence et les repas manqués par un miaulement.
Tous trois se retournèrent en même temps et s’avancèrent vers elle. L’animal eut soudain la sensation d’un danger imminent et un drôle de courant électrique lui parcourut les flancs. C’était un sentiment étrange et encore jamais perçu, qui l’envahit.
Le premier homme la saisit par la queue et instantanément Mimine planta ses petites dents acérées dans la main qui
l’enserrait.
Le second tenta de l’empoigner par le collet, mais rapide comme l’éclair elle lui balafra la joue de ses griffes qui sortaient pour la première fois de sa vie.
Avant même que le troisième homme ne fit un seul geste en sa direction elle lui sauta au visage en lui crevant les yeux.
Les trois fils se ruèrent alors hors de la maison en hurlant, tandis qu’emportée dans sa folie meurtrière, le poil hérissé, la chatte se jeta sur les meubles, les murs et les rideaux qui
s’enflammèrent aux candélabres.
La danse folle du feu qui commençait à envahir la pièce calma immédiatement Mimine qui se coucha sur Emile en
ronronnant.
Tout irait bien maintenant, le maître allait se réchauffer.
Bientôt sa grosse main rugueuse lui gratouillerait le cou.
Moralité :
Il est en chaque petit animal doux et fragile, un instinct sauvage qui somnole.
Prenez bien garde à ne pas le réveiller.
Claudie Becques