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12 janvier 2010 2 12 /01 /janvier /2010 23:00

Réédition dans le cadre du défi n° 20 de l'Abeilles50 "SOUVENIR D'ENFANCE :

Ecrire un texte (en vers ou en prose)
qui contera un(des) Souvenir(s) d'Enfance...


Souvenir d'Ecole, Souvenir de Fête(s), Souvenir de Camarade(s),
Souvenir d'Amour juvénile, Souvenir d'un Lieu
... agréable ou désagréable...
pitchounette_web.jpg

- 1 - Pitchounette


Je ne la connaissais que de nom. Mais les rares fois où il apparaissait dans les conversations, les adjectifs "excentrique" ou "originale" la qualifiaient immanquablement.

Je savais d’elle qu’elle avait vécu plusieurs années en Algérie où elle avait suivi un homme, qu’elle était mère célibataire, habitait en banlieue parisienne et exerçait la profession de relieur.

De nos jours, cela passerait pour être d’une banalité navrante, mais au début des années 60, pour une famille ouvrière ch’timi, où le mot d’ordre de mon père, était "ne pas se faire remarquer", et "ne pas entrer dans la langue des gens", tante Odette, faisait un petit peu "tâche" dans notre univers de transparence.

-"Dis papa, c’est quoi ec-san-crite ?" Il brandissait alors au-dessus de sa tête, la main pour la faire danser telle une marionnette, en prenant garde que maman ne le voit pas.

Je m’attendais donc à ce que la sœur de ma grand-mère maternelle, soit une espèce de "foldingue".

A l’aube de mes 5 ou 6 ans, la première fois que je l’ai vue, sortant de sa 4L, j’ai su qu’une femme de cette classe là, serait à tout jamais mon idole.

Elle était assez grande et bien bâtie, habillée d’un tailleur style Chanel, dans des nuances de beige et de marron clair, sac à main et escarpins assortis, collier de perles fines et lunettes au bout d’une chaînette d’or, posés sur la poitrine, les cheveux permanentés et brushés à la Margaret Tatcher.

Elle avait ce rire cristallin et moqueur de ces gens insouciants, épris de liberté, et ce petit nom de "pitchounette" qu’elle me donna avec un gros baiser sonore, résonne encore dans ma mémoire.

dauphine.jpg

 - 2- Morangis -

 Après quelques années de patience et de tergiversations, papa céda.

Nous nous entassâmes à cinq dans la Dauphine, direction Morangis.
Aux copines, j’avais préféré dire que j’allais à Paris : çà faisait mieux.
De toute façon, ce n’était pas un vrai mensonge, puisque heureuse de nous recevoir enfin, tante Odette s’improvisa guide, et nous fit découvrir fièrement, tous les monuments de la capitale, que nous ne connaissions qu’en photos.

Cette petite excursion fut décisive pour mon frère, alors adolescent : il serait Parisien !
La vie lui a d’ailleurs donné raison.

J’étais personnellement davantage séduite, par le petit pavillon banlieusard, prolongé par un atelier de reliure (dont on m’avait interdit l’accès)le tout s’ouvrant sur un magnifique jardinet et une pelouse.

Peu habitué au va et vient d’une gamine d’une douzaine d’années, le cerbère de ces lieux, Sherekhan, un jeune berger allemand, agacé par le bâton que je tenais à la main, fut pris d’une pulsion sauvage, et me sauta à la gorge.

Je ne dus mon salut qu’au fils de tantine, que je n’avais encore jamais rencontré, et qui, alerté par les grognements rageurs, vint me délivrer des crocs du monstre, tel le prince charmant de mes livres de contes.
Il était grand et mince. Sa peau blanche contrastait avec ses cheveux et son collier noirs de jais. Il était élégant et racé comme sa mère.

Michel était alors marié à une violoniste du Conservatoire de Paris.
Je garde un souvenir mémorable du spectacle auquel nous assistâmes après le dîner :
les doigts de ma tante, couraient avec légèreté sur le clavier du piano à queue qui trônait dans le séjour, pour accompagner sa bru, sur un morceau de musique classique qui me fit basculer dans une dimension auditive, dont j’ignorais tout.

Jusqu’alors essentiellement bercée par le son nasillard du piano à bretelles où de l’harmonica de papa, ce séjour chez mon aïeule m’avait ouvert les yeux et les oreilles sur des horizons nouveaux qu’il me tardait d’approfondir.

A notre retour dans le Pas de calais, je m’inscrivis à l’école de musique communale.

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- 3 - Moyrazes -

 La mode des vacances “utiles” et “créatives” s’abattit sur la France.

Tante Odette, toujours en avance sur son temps, avait pressenti l’événement et était partie s’installer dans un minuscule village de l’Aveyron, à une dizaine de kilomètres de Rodez.

Elle avait acheté une grande maison de pierres, située dans le creux d’une vallée, à proximité de la rivière.

Cette demeure très typique avait la particularité d’être paradisiaque l’été pour les amoureux de la nature et de la pêche à la truite, mais totalement inaccessible l’hiver.

Les gens du pays eurent tôt fait de la prendre, eux aussi, pour une excentrique.

Que penser d’autre d’une femme d’une cinquantaine d’années, capable de vivre seule avec son chien, terrée chez elle toute la mauvaise saison.

Le fermier, propriétaire du château qui surplombait la vallée, palliait aux urgences, en lui déposant ce qu’elle lui avait demandé par téléphone, sans qu’il ose toutefois descendre de son tracteur, craignant à raison Sherekhan, que cette vie de reclus ne favorisait pas à rendre plus sociable.

Tous semblaient néanmoins aimer et respecter cette marginale qui dispensait ses cours de reliure d’art de juin à septembre et favorisait la “transhumance” de médecins, cadres et chefs d’entreprise de la Capitale et autres grandes villes, jusque chez eux.

Elle contribua ainsi à relancer pendant ces quelques semaines, l’économie commerciale, hôtelière, gastronomique et touristique du Rouergue.

Afin de divertir “ses élèves”, elle organisait des expositions, concerts, soirées feux de camps et folkloriques qui amenaient des quatre coins de France et même du monde, des artistes peintres ou musiciens, des archéologues, collectionneurs... dans leur région jusqu’alors si tranquille... trop tranquille.

Tante Odette devint une sommité régionale.

ATELIER_web.jpg
 
- 4 - La Sauvagère

 Quelques images de son petit “paradis”, me reviennent souvent depuis ces merveilleuses vacances.

Ma tante avait voulu conserver le caractère très rustique de la pièce principale : murs et cheminée en pierres brutes, avec un énorme chaudron en fonte noir, une gigantesque table et ses deux bancs en bois massif, un buffet assorti, gorgé de confitures et conserves naturelles en tout genre, et dans le fond de ce séjour-cuisine, un saloir où pendaient une multitude de jambons et saucissons de pays.

La pièce d’à côté avait ma préférence pour sa décoration plus chaude. Sur les murs crépis étaient accrochés de magnifiques peintures d’impressionnistes, que j’avais plaisir à contempler. Des fauteuils en tissu confortables, étaient installés face à une autre cheminée plus stylée. Le piano qui me fascinait toujours autant y trouvait naturellement sa place, et, sur le côté, un grand escalier conduisait mes pas jusqu’à la magnifique et immense bibliothèque en mezzanine.

J’y serais restée des heures entières. Elle devait contenir à elle seule, le double des livres que celle que ma commune mettait à la disposition de tous ses habitants.
Une délicieuse odeur de cuir et de papiers anciens emplissait mes narines.
J’effleurais les livres sans oser en déranger un.**

Tante Odette avait remarqué mon émotion face à toutes ces richesses culturelles.
Elle sortait un bouquin de sa rangée avec d’infinies précautions, le qualifiait d’un superlatif, tournait une page ou deux pour en choisir un passage qu’elle me lisait à haute voix.
Elle le replaçait et renouvelait ainsi plusieurs fois l’opération.
Je crois bien qu’elle les connaissait tous par cœur. Il lui arrivait même de m’en dire quelques lignes, où d’en réciter une poésie, rien qu’en le pointant du doigt.

Elle m’en glissait finalement un entre les mains, que je dévorais le soir même, dans la petite chambre mansardée qu’elle m’avait attribuée.
Son choix était à chaque fois judicieux et comblait mes attentes.
Je lui exprimais le lendemain matin, les sensations que m’avait procurées l’œuvre conseillée.

Elle jugea alors que j’étais apte à pénétrer dans son atelier de reliure.

 ** voir le texte "les murmures de la forêt"

cousoir.jpg
- 5 - Une histoire d’Amour

 J’ai compris au fur et à mesure de ses explications, que la reliure d’art n’était pas qu’un simple métier.

C’était avant tout une histoire d’amour entre l’homme et le livre.

Pour obtenir un travail parfait (le bien fait n’aurait pas été suffisant) il fallait une infinie patience, de l’élégance dans les détails et du goût pour les proportions.

Chaque étape, chaque geste, chaque moment déterminaient la qualité finale du résultat.

La première opération consistait à vérifier l’état du livre, le collationner, le nettoyer, le débrocher. Choisir avec soin le fil de lin selon l’épaisseur et le type de papier des cahiers, afin de préparer le cousoir.

Le choix de la nature et de la couleur du cuir et celui du papier de recouvrement, devait refléter le caractère du livre.

Rien ne devait être laissé au hasard. Aucun empressement n’aurait été tolérable. Du respect des temps de séchage et de mise sous presse dépendait la réussite de l’ouvrage.

C’était à la fois, un travail de restauration, de chirurgie, de couture, de création.

Jusqu’alors j’aimais lire.
A partir de celui où j’ai accouché de ma reliure, j’ai aimé les livres.

Tante Odette, paraissait très satisfaite de sa jeune stagiaire, et déplorait que la distance m’empêchât de poursuivre dans cette voie pour laquelle j’avais d’indéniables dispositions.

Comme tout était toujours simple avec elle, elle expliqua à mon père comment me fabriquer un cousoir, une cisaille et une presse et promit de m’envoyer, dès que j’aurais été en possession de ces outils, les quelques instruments et matériaux indispensables pour me permettre de relier chez moi.

Papa acquiesça et prit des notes qu’il glissa dans sa poche pour lui faire plaisir, pour me faire plaisir.

J’y ai cru quelques heures, le temps du retour jusqu’à la maison.

Sherkhan.jpg

 
- 6 - (Fin) L’écriture en héritage

 Je ne sais comment ils ont fait pour braver Sherekhan, mais un jour on retrouva Tante Odette sur le plancher de sa chambre. Elle avait été victime d’une congestion cérébrale, qui lui paralysa la main droite et lui diminua considérablement la vue.

Son fils constatant les irrémédiables séquelles malgré de longs mois de rééducation, dut se résoudre à vendre La Sauvagère et laisser sa mère dans un foyer pour personnes handicapées.

Six ans s’étaient écoulés depuis mes “vacances insolites”**.
Elle déclina l’invitation à mon mariage pour des raisons de santé évidentes. De toute façon je n’aurais pas supporté de voir cette femme pleine de vitalité, diminuée... et pourtant !

Certes si elle ne pouvait plus se déplacer, son cerveau intact, persistait à bouillonner d’idées. Elle continua à œuvrer activement pour différentes associations notamment pour le MRAP (association anti-raciale).
Elle orchestrait par téléphone ses rendez-vous dans la chambre de son Foyer, prenant comme secrétaires les aide-soignantes qui se prêtaient à son jeu.

Le reste du temps, elle écoutait de la musique et elle écrivait, faute de n’avoir plus l’acuité visuelle nécessaire pour lire.
Maman qui savait mon penchant pour la rédaction de quelques poèmes, lui en fit part, et me transmit sa demande de lui en faire parvenir. Ce que je fis.
Elle me téléphona aussitôt pour me dire son enthousiasme, si heureuse de voir, qu’il y avait au moins une personne “normale” dans cette famille.

Toujours très convaincue que le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, elle m’appela dès lors, systématiquement tous les dimanches matins, à 8 heures précises, sans que je ne puisse l’en faire changer, pour débattre sur certains textes ou faits d’actualité.

Afin de préserver mon équilibre conjugal je dus me résoudre à débrancher le téléphone, et de n’avoir de ses nouvelles que par l’intermédiaire de ma mère.

Je n’ai donc plus jamais eu l’occasion d’entendre le son de sa voix rieuse.

La vie m’emportant dans son grand tourbillon, j’ai durant de longues années cessé d’écrire.

J’ai appris il y a quatre ans, que tante Odette s’en était allée rejoindre les poètes qu’elle affectionnait.

Depuis ce jour là, je ne peux expliquer les raisons qui me poussent à reprendre la plume.

A moins que... 
ange.jpg

 Claudie Becques

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Published by Claudie Becques - dans Nouvelles
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commentaires

abeilles50 30/01/2010 15:33


Bonjour Clo,
A peine fini, et ça recommence... lol
Je viens te saluer, et t'informer que :
le Défi n° 21 de la Ruche en ligne... si tu aimes les fragrances...
Bon week-end. Bizzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz


Clo 06/02/2010 09:00


Bonjour l'Abeille !
Sympa ce passage dans cet endroit désormais bien désert...
Je n'ai pas de poème en magasin sur ce thème des parfums.
Le mien est "L'Air du Temps" de Nina Ricci... et le temps... c'est malheureusement ce qui me manque le plus !
Au prochain défi peut-être ? 
Bizzzzzzzzzzzzz. Clo


aimela 26/01/2010 11:00


Un réel plaisir de relire ce texte  dédié à ta tante et aux beaux livres. bises


Clo 06/02/2010 08:57


Merci Aimela d'avoir eu la patience de le relire.
Bises. Clo


liedich 25/01/2010 13:45


Quel dommage qu'il ne te soit resté plus de connaissance quant à la reliure ! Bonne élève  disais-tu ! Peut être que si tu t'y remetttais: l'émotion enfouie t'aiderait.
une remarque personnelle que ta fin m'inspire : comment fait on pour se couper de telles Personnes ? Comment un compagnon ne peut il pas comprendre l'apport et l'équilibre qui en ressort. Tu m'as
fait mal en écrivant : j'ai coupé le téléphone...
Une bien belle évocation et quel précieux "cadeau" que cette  Odette. Le souvenir que tu en évoques si bien (l'écriture est sûre et imagée à souhait), la réalité qu'elle  te donne encore
aujourd'hui te sont, il est certain, une bien grande richesse.
Merci à Toi.
Mon ciel est celui de ta plaine ce jour. Brrrrrrr.
Vivement demain. 


Clo 25/01/2010 22:48



Ce que ma tante m'a enseigné est à tout jamais en moi.
Quand j'y pense je sens encore l'odeur du cuir et je me revois l'affiner doucement au couteau, oserai-je dire avec amour...
C'était une manoeuvre périlleuse car il ne fallait pas l'entailler (ça coûte cher) et la fine peau qui restait était d'une douceur !!!!
C'était une mission de confiance dont j'étais fière !
Cet encrier en page d'accueil (le libertin)... si tu regardes à gauche de la feuille blanche, il y a un livre : c'est celui que j'ai relié à l'époque... un simple livre de poche de la
collection rouge et or...

Pour le reste, la vie nous impose des choix... à contre-coeur.
Je sais qu'elle ne m'en veut pas.
Mon téléphone était branché six jours sur sept...
Elle était têtu...
C'est héréditaire (sourire).
 
Tiens un exemple qui me revient...
Lorsque j'ai relié ce livre, j'ai refusé de manger un plat. Elle m'avait alors interdit l'accès à l'atelier pour me punir, mais mes vacances touchaient à leur fin alors je me suis levée la nuit
pour continuer ce que j'avais commencé.
Quand elle l'a vu elle a roulé des yeux terribles... avant de réfléchir et me serrer dans ses bras en me félicitant de n'avoir pas lâché mon but, même si la désobéissance lui était intolérable et
qu'elle m'a bien sermonnée ensuite.

On était de la même trempe, sauf que moi... je ne saurai pas vivre seule.

Que ta nuit soit douce, et ton demain ensoleillé.



Solange 25/01/2010 02:45


Est-ce ton expérience chez-elle qui ta fait faire ton livre de poème? C'est bon d'avoir un modèle de personne comme ça.


Clo 25/01/2010 22:06


Elle était heureuse de savoir que j'écrivais et espérais me voir m'épanouir et me réaliser dans l'écriture.
Les livres étaient toute sa vie et elle serait certainement fière de mon entêtement.
Quand à ce qu'elle m'a appris sur la reliure, je crois que c'est définitivement en moi et que ça m'a permis d'être capable de mettre toute seule en forme ce recueil.
Et si j'osais - au risque de passer pour une illuminée - certains textes ont "jailli" de moi d'une façon inexplicable interrompant mon sommeil et j'aime à penser qu'elle me les a peut être un peu
soufflés...


abeilles50 24/01/2010 20:51


Bonsoir Clo,
Merci pour cette seconde participation, qui est déjà en lien sur mon blog.
En effet, ce soir, nous nous croisons... A deux reprises, j'ai placé tes textes avant que tu ne me préviennes ! lol
Je ne pouvais que valider ces souvenirs d'enfance riches...
Où se trouve " La Sauvagère " ? Dans l'Orne (61), un lieu-dit porte ce nom !
Bonne soirée. Bizzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz


Clo 24/01/2010 21:07


La Sauvagère c'est le nom de la demeure-atelier de reliure située au fin fond d'une vallée (le croquis au-dessus).
Elle était située à Moyrazes dans l'Aveyron (12), un petit village à quelques kilomètres de Rodez et d'Entraygues-sur-Truyères.
J'aimerais tellement retrouver des gens qui ont connu cette maison et Tante Odette parce qu'elle écrivait aussi et j'aimerais avoir des copies de ses textes.
Tu sais tout ça ce sont de bons souvenirs... qui remuent très fort.
Merci à toi.
Bizzzzzzzzzzzzzzzz.
Clo