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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 10:11

traineaunuit

 

L’histoire remonte, il faut le dire, à plusieurs générations. 

Cela s’est passé dans un petit village de la France dite « profonde », où le labeur et  l’entraide régnaient encore.

Ceux qui nous intéressent plus précisément, sont les membres de la famille du garde-forestier, que tout le monde appelait familièrement Dédé, pour André.

Le brave homme savait, quand il le fallait fermer les yeux sur le braconnier contraint d’enfreindre la loi pour permettre à sa famille  de se nourrir. Après quelques  élagages d’arbres il préparait multitudes de fagots qu’il s’empressait d’aller porter aux plus faibles et pauvres pour  qu’ils puissent faire quelques flambées  sans avoir à chercher.

L’épouse de Dédé était à son image : soucieuse de son prochain, toujours très  active au sein des bonnes œuvres de  la paroisse du petit village. Tandis que son mari travaillait au bois, elle soignait les quelques bêtes de l’enclos qu’il avait dressé, cultivait quelques légumes et passait de longues heures, été comme hiver, à tricoter.

Car, en effet, le 25 décembre,  le village tout entier se regroupait à la salle paroissiale pour fêter la naissance du petit  Jésus, et chacun d’apporter ce qu’il pouvait pour le partager dans la joie et la fraternité.

Dédé apportait les jouets qu’il avait patiemment sculptés dans du bois, puis peints et vernis pour les offrir aux plus jeunes. Il amenait aussi quelques fruits  glanés dans la forêt, tels que des noisettes, des noix ou même des pommes de son jardin qu’il avait pris soin de bien conserver dans des cagettes.

Sophie, sa femme apportait quelques pâtés confectionnés pour l’occasion ainsi que des pains  et des gâteaux. Elle offrait également à ceux qui en manquaient, de la layette et lainages qu’elle avait tricotés durant l’été.

Un jour la grande nouvelle fit le tour du village : Dédé et Sophie attendait un heureux évènement.

Tout le village se réjouit de leur bonheur.

L’enfant serait forcément Amour puisqu’issu de l’alchimie de leurs générosités.

La petite Ingrid naquit, jolie comme un cœur.

Dans un autre conte des bonnes fées se seraient sans nul doute penchées sur son berceau pour donner à cette beauté tous les dons auxquels elle eut pu prétendre,  mais cela aurait été inconvenant pour des personnes aussi simples que Dédé et son épouse, qui tiraient leur bonheur de vivre, dans le partage et la générosité.

La fillette grandit donc sans autre magie que la douceur d’un foyer aimant et l’estime de cette petite communauté.

Elle était aussi aimable, gaie et affable que ses parents.

Quand vint l’heure de l’adolescence, tous les jeunes gens du village étaient tous amoureux de la merveilleuse jeune fille.

Ingrid, elle, n’en préférait aucun. 

Elle craignait tant de faire de la peine à l’un ou l’autre !

Mais sur terre, il n’existe pas d’endroit idyllique ou nul drame ne se passe jamais.

Lequel n’a plus supporté d’attendre que la belle se décide à l’aimer d’amour ?

Nul n’en a jamais rien su, mais la jeune fille rentra un jour chez elle en larmes, les vêtements arrachés, l’âme et le corps blessé.

Ses parents ne la virent plus jamais sourire.

Elle ne mit jamais plus les pieds au village et  ne sortit  même plus jamais de sa maison, où elle cacha sa honte.

Si le garde-forestier, sa femme et sa fille n’assistèrent plus à la traditionnelle fête de Noël, ils n’en déposèrent pas moins avec la même générosité les victuailles et présents aux villageois, car ils estimaient que toute la communauté n’avait pas à payer pour un seul.

Les années passèrent. Dédé et sa femme partirent un jour sans nul doute pour un paradis bien mérité, tandis qu’Ingrid, recluse dans la maison de la forêt n’était plus désormais qu’une femme vieillissante.

Les garnements du village, ignorant tout de la tragique histoire, la considérait comme une sorcière. Les plus téméraires osaient même s’aventurer aux alentours de sa petite maison pour la narguer et la gratifier de quolibets.

 

Bizarrement, même après le décès du couple, une caisse fut malgré tout déposée comme les années précédentes, au cours de la nuit du 24 au 25 décembre sur le perron de l’église pendant la messe de minuit.

Elle contenait toutes les mêmes bonnes choses et les précieux cadeaux qu’avaient apportés depuis toujours, Dédé et Sophie.

Cela ne pouvait donc qu’être un don d’Ingrid,  mais les villageois suspicieux de quelque vengeance, n’osèrent en disposer,  craignant que les denrées ne fussent empoisonnées et les présents possédés de quelques sortilèges.

Quelques uns tentèrent malgré tout de raisonner, mais Armand, un des anciens prétendants d’Ingrid aux temps insouciants, les harangua  avec véhémence pour qu’ils n’y touchèrent point et les incita même, à y mettre le feu.

Il tira donc au centre de la place publique cette caisse pour en faire un immense brasier autour duquel  les enfants firent une grande ronde en chantant joyeusement jusqu’à ce qu’il n’en resta plus que quelques cendres.

 

Les plus démunis ne purent malgré tout s’empêcher de penser, que c’était quand même pécher que de gâcher toutes ces bonnes et jolies choses et que cela risquait de fâcher le tout puissant.

Ainsi vécurent toute l’année suivante, certains villageois, entre Diable et Dieu…

 

Noël et sa messe de minuit revint. Mais Armand n’y assista pas.

Dehors, il se cacha pour observer, malgré le froid glacial, si la  « sorcière » allait en profiter pour déposer cette année là aussi, une caisse de douceurs et de présents.

Alors que dans l’église, résonnaient les chants sacrés, Armand, engourdi par le gel, entendit soudain les sabots pesants d’un âne  lourdement chargé, que tenait par la bride, la silhouette d’une gracile jeune fille.

L’homme s’approcha discrètement,  pour vérifier qu’il ne rêvait pas et que  ce n’était pas un tour de son imagination, mais en reconnaissant celle qui se trouvait là, à quelques pas de lui, entrain d’alléger les flancs de l’animal, il porta la main à son cœur en proie à un malaise du à l’émotion. 

Au sortir de l’église les villageois le trouvèrent ainsi, plus mort que vif, à côté du mystérieux don. Le docteur  diagnostiqua une crise cardiaque et fit transporter le malheureux qui, les yeux exorbités, ne cessait de balbutier « Ingrid… Ingrid ».

Quand il sortit du coma où il était resté jusqu’à la nouvelle année, personne ne put lui tirer davantage de renseignement sur ce qu’il avait réellement vu, car il se mettait alors les mains devant les yeux comme pour se protéger et effacer quelque vision d’horreur.

Ingrid,  la recluse, fut encore davantage suspectée de sorcellerie.

La fête de Noël avait perdu tout de sa joie et de sa magie fraternelle.

Le village vivait désormais dans la crainte du 24 décembre et d’être comme Armand frappé de folie.

Seuls les plus bigots assistèrent malgré tout à la traditionnelle cérémonie de la nativité et les autres, postés en grand nombre  devant l’église et armés de fourches attendirent  le dépôt de la « caisse maudite » comme le village en parlait désormais.

Un peu avant les douze coups de minuit, sortit de la nuit noire côté forêt, un âne lourdement chargé guidé par une jolie jeune fille dont  les plus anciens ébahis, reconnurent Ingrid, telle qu’elle fut juste avant le drame.

Elle leur apparut à tous,  aussi jeune, belle et fraîche, comme si le temps l’avait épargnée pour effacer la souffrance qu’elle avait subie.

Certains s’agenouillèrent et se signèrent, en  la regardant décharger son bagage.

Mais rapidement,  le premier instant de stupeur passé, quelques esprits s’échauffèrent et plusieurs commencèrent à crier « mort à la sorcière Ingrid ! » en brandissant leurs fourches.

La jeune fille effrayée se cacha derrière son âne, et hurla :

« Stella, je m’appelle Stella ! »

Cela eut pour effet de stopper net l’élan belliqueux.

« Ingrid, c’est… ma mère, poursuivit la jeune voix apeurée, elle m’envoie vous offrir  les traditionnels cadeaux de Noël… »

 

 

Claudie Becques

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