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16 mai 2008 5 16 /05 /mai /2008 05:11

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- 1 - Pitchounette


Je ne la connaissais que de nom. Mais les rares fois où il apparaissait dans les conversations, les adjectifs "excentrique" ou "originale" la qualifiaient immanquablement.

Je savais d’elle qu’elle avait vécu plusieurs années en Algérie où elle avait suivi un homme, qu’elle était mère célibataire, habitait en banlieue parisienne et exerçait la profession de relieur.

De nos jours, cela passerait pour être d’une banalité navrante, mais au début des années 60, pour une famille ouvrière ch’timi, où le mot d’ordre de mon père, était "ne pas se faire remarquer", et "ne pas entrer dans la langue des gens", tante Odette, faisait un petit peu "tâche" dans notre univers de transparence.

-"Dis papa, c’est quoi ec-san-crite ?" Il brandissait alors au-dessus de sa tête, la main pour la faire danser telle une marionnette, en prenant garde que maman ne le voit pas.

Je m’attendais donc à ce que la sœur de ma grand-mère maternelle, soit une espèce de "foldingue".

A l’aube de mes 5 ou 6 ans, la première fois que je l’ai vue, sortant de sa 4L, j’ai su qu’une femme de cette classe là, serait à tout jamais mon idole.

Elle était assez grande et bien bâtie, habillée d’un tailleur style Chanel, dans des nuances de beige et de marron clair, sac à main et escarpins assortis, collier de perles fines et lunettes au bout d’une chaînette d’or, posés sur la poitrine, les cheveux permanentés et brushés à la Margaret Tatcher.

Elle avait ce rire cristallin et moqueur de ces gens insouciants, épris de liberté, et ce petit nom de "pitchounette" qu’elle me donna avec un gros baiser sonore, résonne encore dans ma mémoire.

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 - 2- Morangis -

 Après quelques années de patience et de tergiversations, papa céda.

Nous nous entassâmes à cinq dans la Dauphine, direction Morangis.
Aux copines, j’avais préféré dire que j’allais à Paris : çà faisait mieux.
De toute façon, ce n’était pas un vrai mensonge, puisque heureuse de nous recevoir enfin, tante Odette s’improvisa guide, et nous fit découvrir fièrement, tous les monuments de la capitale, que nous ne connaissions qu’en photos.

Cette petite excursion fut décisive pour mon frère, alors adolescent : il serait Parisien !
La vie lui a d’ailleurs donné raison.

J’étais personnellement davantage séduite, par le petit pavillon banlieusard, prolongé par un atelier de reliure (dont on m’avait interdit l’accès)le tout s’ouvrant sur un magnifique jardinet et une pelouse.

Peu habitué au va et vient d’une gamine d’une douzaine d’années, le cerbère de ces lieux, Sherekhan, un jeune berger allemand, agacé par le bâton que je tenais à la main, fut pris d’une pulsion sauvage, et me sauta à la gorge.

Je ne dus mon salut qu’au fils de tantine, que je n’avais encore jamais rencontré, et qui, alerté par les grognements rageurs, vint me délivrer des crocs du monstre, tel le prince charmant de mes livres de contes.
Il était grand et mince. Sa peau blanche contrastait avec ses cheveux et son collier noirs de jais. Il était élégant et racé comme sa mère.

Michel était alors marié à une violoniste du Conservatoire de Paris.
Je garde un souvenir mémorable du spectacle auquel nous assistâmes après le dîner :
les doigts de ma tante, couraient avec légèreté sur le clavier du piano à queue qui trônait dans le séjour, pour accompagner sa bru, sur un morceau de musique classique qui me fit basculer dans une dimension auditive, dont j’ignorais tout.

Jusqu’alors essentiellement bercée par le son nasillard du piano à bretelles où de l’harmonica de papa, ce séjour chez mon aïeule m’avait ouvert les yeux et les oreilles sur des horizons nouveaux qu’il me tardait d’approfondir.

A notre retour dans le Pas de calais, je m’inscrivis à l’école de musique communale.

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- 3 - Moyrazes -

 La mode des vacances “utiles” et “créatives” s’abattit sur la France.

Tante Odette, toujours en avance sur son temps, avait pressenti l’événement et était partie s’installer dans un minuscule village de l’Aveyron, à une dizaine de kilomètres de Rodez.

Elle avait acheté une grande maison de pierres, située dans le creux d’une vallée, à proximité de la rivière.

Cette demeure très typique avait la particularité d’être paradisiaque l’été pour les amoureux de la nature et de la pêche à la truite, mais totalement inaccessible l’hiver.

Les gens du pays eurent tôt fait de la prendre, eux aussi, pour une excentrique.

Que penser d’autre d’une femme d’une cinquantaine d’années, capable de vivre seule avec son chien, terrée chez elle toute la mauvaise saison.

Le fermier, propriétaire du château qui surplombait la vallée, palliait aux urgences, en lui déposant ce qu’elle lui avait demandé par téléphone, sans qu’il ose toutefois descendre de son tracteur, craignant à raison Sherekhan, que cette vie de reclus ne favorisait pas à rendre plus sociable.

Tous semblaient néanmoins aimer et respecter cette marginale qui dispensait ses cours de reliure d’art de juin à septembre et favorisait la “transhumance” de médecins, cadres et chefs d’entreprise de la Capitale et autres grandes villes, jusque chez eux.

Elle contribua ainsi à relancer pendant ces quelques semaines, l’économie commerciale, hôtelière, gastronomique et touristique du Rouergue.

Afin de divertir “ses élèves”, elle organisait des expositions, concerts, soirées feux de camps et folkloriques qui amenaient des quatre coins de France et même du monde, des artistes peintres ou musiciens, des archéologues, collectionneurs... dans leur région jusqu’alors si tranquille... trop tranquille.

Tante Odette devint une sommité régionale.

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- 4 - La Sauvagère

 Quelques images de son petit “paradis”, me reviennent souvent depuis ces merveilleuses vacances.

Ma tante avait voulu conserver le caractère très rustique de la pièce principale : murs et cheminée en pierres brutes, avec un énorme chaudron en fonte noir, une gigantesque table et ses deux bancs en bois massif, un buffet assorti, gorgé de confitures et conserves naturelles en tout genre, et dans le fond de ce séjour-cuisine, un saloir où pendaient une multitude de jambons et saucissons de pays.

La pièce d’à côté avait ma préférence pour sa décoration plus chaude. Sur les murs crépis étaient accrochés de magnifiques peintures d’impressionnistes, que j’avais plaisir à contempler. Des fauteuils en tissu confortables, étaient installés face à une autre cheminée plus stylée. Le piano qui me fascinait toujours autant y trouvait naturellement sa place, et, sur le côté, un grand escalier conduisait mes pas jusqu’à la magnifique et immense bibliothèque en mezzanine.

J’y serais restée des heures entières. Elle devait contenir à elle seule, le double des livres que celle que ma commune mettait à la disposition de tous ses habitants.
Une délicieuse odeur de cuir et de papiers anciens emplissait mes narines.
J’effleurais les livres sans oser en déranger un.**

Tante Odette avait remarqué mon émotion face à toutes ces richesses culturelles.
Elle sortait un bouquin de sa rangée avec d’infinies précautions, le qualifiait d’un superlatif, tournait une page ou deux pour en choisir un passage qu’elle me lisait à haute voix.
Elle le replaçait et renouvelait ainsi plusieurs fois l’opération.
Je crois bien qu’elle les connaissait tous par cœur. Il lui arrivait même de m’en dire quelques lignes, où d’en réciter une poésie, rien qu’en le pointant du doigt.

Elle m’en glissait finalement un entre les mains, que je dévorais le soir même, dans la petite chambre mansardée qu’elle m’avait attribuée.
Son choix était à chaque fois judicieux et comblait mes attentes.
Je lui exprimais le lendemain matin, les sensations que m’avait procurées l’œuvre conseillée.

Elle jugea alors que j’étais apte à pénétrer dans son atelier de reliure.

 ** voir le texte "les murmures de la forêt"

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- 5 - Une histoire d’Amour

 J’ai compris au fur et à mesure de ses explications, que la reliure d’art n’était pas qu’un simple métier.

C’était avant tout une histoire d’amour entre l’homme et le livre.

Pour obtenir un travail parfait (le bien fait n’aurait pas été suffisant) il fallait une infinie patience, de l’élégance dans les détails et du goût pour les proportions.

Chaque étape, chaque geste, chaque moment déterminaient la qualité finale du résultat.

La première opération consistait à vérifier l’état du livre, le collationner, le nettoyer, le débrocher. Choisir avec soin le fil de lin selon l’épaisseur et le type de papier des cahiers, afin de préparer le cousoir.

Le choix de la nature et de la couleur du cuir et celui du papier de recouvrement, devait refléter le caractère du livre.

Rien ne devait être laissé au hasard. Aucun empressement n’aurait été tolérable. Du respect des temps de séchage et de mise sous presse dépendait la réussite de l’ouvrage.

C’était à la fois, un travail de restauration, de chirurgie, de couture, de création.

Jusqu’alors j’aimais lire.
A partir de celui où j’ai accouché de ma reliure, j’ai aimé les livres.

Tante Odette, paraissait très satisfaite de sa jeune stagiaire, et déplorait que la distance m’empêchât de poursuivre dans cette voie pour laquelle j’avais d’indéniables dispositions.

Comme tout était toujours simple avec elle, elle expliqua à mon père comment me fabriquer un cousoir, une cisaille et une presse et promit de m’envoyer, dès que j’aurais été en possession de ces outils, les quelques instruments et matériaux indispensables pour me permettre de relier chez moi.

Papa acquiesça et prit des notes qu’il glissa dans sa poche pour lui faire plaisir, pour me faire plaisir.

J’y ai cru quelques heures, le temps du retour jusqu’à la maison.

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- 6 - (Fin) L’écriture en héritage

 Je ne sais comment ils ont fait pour braver Sherekhan, mais un jour on retrouva Tante Odette sur le plancher de sa chambre. Elle avait été victime d’une congestion cérébrale, qui lui paralysa la main droite et lui diminua considérablement la vue.

Son fils constatant les irrémédiables séquelles malgré de longs mois de rééducation, dut se résoudre à vendre La Sauvagère et laisser sa mère dans un foyer pour personnes handicapées.

Six ans s’étaient écoulés depuis mes “vacances insolites”**.
Elle déclina l’invitation à mon mariage pour des raisons de santé évidentes. De toute façon je n’aurais pas supporté de voir cette femme pleine de vitalité, diminuée... et pourtant !

Certes si elle ne pouvait plus se déplacer, son cerveau intact, persistait à bouillonner d’idées. Elle continua à œuvrer activement pour différentes associations notamment pour le MRAP (association anti-raciale).
Elle orchestrait par téléphone ses rendez-vous dans la chambre de son Foyer, prenant comme secrétaires les aide-soignantes qui se prêtaient à son jeu.

Le reste du temps, elle écoutait de la musique et elle écrivait, faute de n’avoir plus l’acuité visuelle nécessaire pour lire.
Maman qui savait mon penchant pour la rédaction de quelques poèmes, lui en fit part, et me transmit sa demande de lui en faire parvenir. Ce que je fis.
Elle me téléphona aussitôt pour me dire son enthousiasme, si heureuse de voir, qu’il y avait au moins une personne “normale” dans cette famille.

Toujours très convaincue que le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, elle m’appela dès lors, systématiquement tous les dimanches matins, à 8 heures précises, sans que je ne puisse l’en faire changer, pour débattre sur certains textes ou faits d’actualité.

Afin de préserver mon équilibre conjugal je dus me résoudre à débrancher le téléphone, et de n’avoir de ses nouvelles que par l’intermédiaire de ma mère.

Je n’ai donc plus jamais eu l’occasion d’entendre le son de sa voix rieuse.

La vie m’emportant dans son grand tourbillon, j’ai durant de longues années cessé d’écrire.

J’ai appris il y a quatre ans, que tante Odette s’en était allée rejoindre les poètes qu’elle affectionnait.

Depuis ce jour là, je ne peux expliquer les raisons qui me poussent à reprendre la plume.

A moins que... 
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 Claudie Becques

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Published by Claudie Becques - dans Nouvelles
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commentaires

aimela 16/05/2008 12:33

Je me rappelle avoir lu ce texte et c'est avec plaisir que j'ai relu. continue d'écrire Clo

Clo 16/05/2008 14:36



Désolée Aimela de t'infliger des relectures, et... merci d'être toujours là.



stellamaris 16/05/2008 07:31

J'ai tout dévoré. Un portrait absolument sublime, je suis sous le charme de cette tante. Toute mon amitié.

Clo 16/05/2008 14:30


La vie à ses côtés ne devait pas être une sinécure pourtant, parce que lorsqu'elle avait une idée en tête, elle ne lâchait pas.
Mais n'est-ce pas ainsi que l'on vit pleinement ?
Je crois pouvoir dire qu'elle a réalisé tous ses rêves, même si j'ai cru comprendre que ses derniers jours furent plutôt miséreux, puisque son tempérament d'artiste ne s'est jamais arrêté sur les
questions administratives et matérielles.
Certains jours, j'ai l'impression qu'elle me regarde et me guide...
Amicalement. Clo


stellamaris 16/05/2008 07:25

J'ai déjà lu "Pitchounette" et je suis sous le charme. Je continue ...

Clo 16/05/2008 14:23


Elle était pas belle la Pitchounette avec ses couettes ?
Merci de poursuivre.